Que va devenir l’homme 1.0?

Que va devenir l’homme 1.0?

À lire dans Valeurs actuelles n°4247 du jeudi 19 avril 2018

Virginie Tellenne et Laurent Alexandre : des regards croisés et opposés sur nos urgences bioéthiques.

Bébés à la carte, extension de la PMA, cerveaux transformés: les manipulations offertes par la technique nous poussent à nous interroger sur ce qui constitue notre nature humaine. Débat

Le 30 avril prochain, la consultation publique des états généraux de la bioéthique s’achè- vera. Au regard de la participation, les Français sont-ils bien conscients des enjeux qui s’y discutent? De ses gamètes à ses neurones, l’homme est appelé à être transformé, manipulé, vidé de son essence. Porte-parole des manifestations contre la loi Taubira jusqu’en mai 2013 sous le pseudonyme de “Frigide Barjot” et, depuis, déléguée générale de l’association L’Avenir pour tous, Virginie Tellenne plaide pour la préservation d’une filiation biologique dans toutes les familles, point de vue que l’on retrouve dans son livre l’Humain plus fort que le marché (Salvator). Dans la Guerre des intelligences (JC Lattès), paru récemment, le chirurgien urologue et neurobiologiste Laurent Alexandre, cofondateur du site Internet Doctissimo et actuel président de DNAVision, une entreprise de séquençage d’ADN, décrit les manipulations à venir sur le cerveau pour réduire les inégalités et faire face à l’intelligence artificielle. Fatalistes? Prédictives? Deux visions bien particulières et édifiantes qui s’accordent sur un point: la mobilisation des Français sur ces sujets fondamentaux reste encore trop faible.

Alors que des états généraux de la bioéthique ont été lancés par le Comité consultatif national d’éthique (CCNE), quelles vous paraissent être les urgences en la matière?

Laurent Alexandre Tout d’abord, le dépistage embryonnaire, sur lequel on est coincé car on a tellement développé le dépistage de la trisomie 21 que cela va devenir compliqué d’empêcher les parents d’obtenir des “bébés à la carte”. Ensuite, l’autre sujet primordial concerne les neurosciences. Certes, nous avons encore un peu de temps pour nous pencher sur les interrogations qu’elles suscitent car leurs premiers effets significatifs sont pour 2030. Toutefois, on ne va pas attendre la veille de la commercialisation des implants cérébraux d’Elon Musk pour entamer un débat mature sur ces sujets. Cela nécessitera plusieurs années car l’opinion publique va changer, l’intelligence artificielle va se développer, la compétition intellectuelle s’intensifier… Et, in fine, à tort ou à raison, des gens se feront contaminer par l’idée qu’il n’est pas possible que leurs petits-enfants soient laissés seuls face à l’intelligence artificielle, avec des capacités intellectuelles traditionnelles. Il n’existe pas de solution simple, unique et pérenne car les avis seront très changeants. Il y a peu de sujets sur lesquels nous n’avons pas été fluctuants. Par exemple, au sujet de la pilule contraceptive, l’opposition était majoritaire au milieu du XXe siècle. Puis on l’a acceptée, et aujourd’hui peu de Français sont contre. Il y a ainsi eu une migration de l’opinion puis un consensus.

LAURENT ALEXANDRE : “QU’EST-CE QUI EST BIEN OUMAL? DES QUESTIONS POUR LESQUELLES NOUS N’AVONS PASDE RÉPONSES. »

Virginie Tellenne Ce n’est pas la réalité de l’opinion : de plus en plus de femmes se “déchimisent” et abandonnent d’elles-mêmes la pilule médicamenteuse au vu des risques vasculaires, notamment. Il y a un réel retour au bio, à la régulation naturelle. On constate même une baisse de 30 % de la consommation de ce contraceptif. Cela rejoint évidemment ce qui pour nous, à L’Avenir pour tous, est la priorité absolue, la procréation et la société. C’est une révolution monumentale de notre humanité qui se joue avec l’ouverture de la procréation médicalement assistée aux célibataires, aux femmes seules ou à des couples de femmes. C’est le contrôle de la vie naturelle et donc de l’évolution de la population humaine qui est en jeu. Car qui contrôle la vie a le pouvoir suprême. Avec la suppression des hommes, personnes physiques, on ouvre le marché de la sélection de gamètes (spermatozoïdes et ovules), d’embryons et des modifications génétiques de ceux-ci avec le séquençage ADN. Les Français sont invités à se prononcer sur cette révolution à travers une consultation en ligne sur le site des états généraux de la bioéthique, mais elle reste confidentielle. Ils ne sont que 2000 pour 46 millions d’électeurs à avoir voté sur cette nouvelle reproduction qui engage définitivement l’avenir existentiel de leurs enfants. C’est beaucoup trop peu. Car si les neurosciences sont une problématique qui paraît très lointaine à la plupart des gens, la sélection des embryons, elle, est déjà en cours.

L. A. En effet, avec le dépistage de la trisomie 21. C’est là un eugénisme négatif, très violent. Or, s’il est accepté, cela montre bien que la société est prête à accepter l’eugénisme positif…

V. T. Je ne suis pas d’accord, car, faute d’information réelle, le débat ouvert aujourd’hui par les pouvoirs publics n’est pas saisi par la société. Celle-ci n’en comprend pas l’enjeu, car on n’explique pas aux femmes qu’avec la reproduction qui risque de s’imposer, tout être humain pourra se reproduire individuellement par tout moyen. Ce sont les textes internationaux des droits reproductifs et sexuels qui l’imposent en France. Et surtout, on tait le fait qu’il y a deux types de PMA (procréation médicalement assistée). La première, appelée AMP (assistance médicale à la procréation) “homologue”, permet de pallier l’infertilité et utilise les gamètes des géniteurs, qui de fait sont les parents, en couple ou non. C’est cela la filiation biologique. La seconde, la PMA, “hétérologue”, a recours aux spermes, ovocytes ou embryons déjà fécondés, anonymisés, sélectionnés, congelés, manipulés, de tiers donneurs — ce que se garde bien de préciser le CCNE. Les parents ne sont plus les géniteurs. Changer radicalement le mode de reproduction et de filiation de la société, c’est verser dans le transhumanisme. Mais comme l’interview menée par la rédaction de Valeurs actuelles le révélait, le président du CCNE, le Pr Delfraissy, résume l’éthique à l’évolution de la société et des avancées technologiques, et ne sait pas ce qui est bien ou mal. Il faut que les Français osent s’emparer de ces sujets, d’autant qu’à l’issue de ces états généraux, le président Macron va proposer une loi, qui semble déjà écrite et actée: celle de l’ouverture de l’AMP hétérologue, sur laquelle le CCNE a déjà donné un avis favorable!

VIRGINIE TELLENNE : « CHANGER LE MODE DE FILIATION, C’EST VERSER DANS LE TRANSHUMANISME. »

Les normes ou barrières posées sont-elles suffisantes?
L. A. Qu’est-ce qui définit la dignité humaine ? Qu’est- ce qui est bien, qu’est-ce qui est mal? Qu’est-ce qui semblera bien ou mal dans le futur? Quelles sont les lignes rouges? Autant de questions pour lesquelles il n’y a pas de réponses. Car on constate que, dans le passé, des choses qui furent trouvées bonnes sont aujourd’hui considérées comme ignobles. Il est faux de penser que les gens bien intentionnés ont une vision pérenne du bien et du mal, tant cette vision est mouvante, surtout à propos de la morale sexuelle. Cette variation dans l’espace et dans le temps des normes éthiques est troublante et doit nous inciter à la prudence. D’autant qu’une norme éthique consensuelle n’est pas forcément une bonne norme éthique, comme le révèle l’eugénisme contre les handicapés en Allemagne qui avait rencontré peu d’opposants, à l’exception du clergé protestant et des familles de handicapés. Nous sommes sur un toboggan transgressif car la technologie le permet et nous allons avoir du mal à obtenir un consensus durable sur ce qui est bien et ce qui est mal. Nous avons bâti la religion chrétienne sur l’idée que la dignité était plus forte chez les fragiles, les handicapés et les malades: il n’est pas sûr que cette posture reste tenable. À l’échelle mondiale, nous sommes la seule religion qui estime que notre dignité dépend de notre fragilité.

V. T. Et c’est cette fragilité qui est notre force. Le débat est vraiment posé, c’est un problème de conscience. Le geste héroïque du colonel Beltrame le souligne: tout abandonner pour rentrer dans la plus grande des fragilités, sacrifier sa vie pour en sauver une autre dont on ne sait rien est source de fécondité et fortifie les êtres humains et la nation entière. Et c’est cette conscience humaine de la sacralité de toute vie, issue de notre culture chrétienne, qu’il faut absolument conserver comme garde-fou essentiel. C’est là que se situe la ligne rouge. Mais c’est devenu compliqué car l’opinion française aujourd’hui, je le redis, ignore que la vie naturelle est en train de muter dans différents domaines en vie artificielle. Les nano et biotechnologies sont tellement puissantes qu’elles ont effacé les limites entre l’animal, l’humain et le non-vivant. Ce qui reste, c’est la conscience transcendante face à la conscience transhumaine.

l’homme, pour certains, un animal doté d’une conscience produite par ses neurones, pour d’autres donnée par Dieu…

L. A. Effectivement, avec les NBICs [nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives], il n’y a désormais plus de frontières entre la chimie, la biologie, la vie et l’âme. Il faut l’assumer, c’est une réa- lité. Nous allons fabriquer de l’âme artificielle, des cellules humaines en éprouvette. À partir du moment où nous aurons ce pouvoir que nous ne pourrons pas inter- dire, la question est de savoir comment gérer le rodage d’Homo deus. Mais cette interrogation, effectivement, mobilise peu de gens. Et compte tenu de l’accélération technologique, l’Église, notamment, ne peut pas mettre cent cinquante ans à dialoguer sur ce sujet, en particulier sur le fait que l’âme, comme la conscience, est produite par les neurones. Or les chrétiens pensent que l’âme n’est pas produite par le corps mais par une entité supérieure. Cela les empêche de réfléchir aux nouvelles technologies. Les manipulations d’embryons constituent un sujet important, mais celles commises sur le cerveau le sont encore plus à mes yeux. En e et, les acquis que l’on pensait liés au milieu social, par exemple la lecture, sont en fait génétiques. C’est pour- quoi l’école et l’environnement ne vont pas réduire les inégalités intellectuelles. On a alors le choix entre main- tenir des inégalités intellectuelles très fortes ou faire des manipulations génétiques. Celles-ci seront alors particulièrement utilisées dans les pays non judéo- chrétiens et utilitaristes au sens de John Stuart Mill, comme les pays asiatiques, selon lesquels tout ce qui est bon pour le confort est moral. Nous allons donc nous retrouver face à un dilemme géostratégique peu évident à résoudre.

V. T. Si tout est chimique et neuronal, même l’âme, et que l’on peut augmenter les capacités intellectuelles, alors il faut d’urgence augmenter les capacités morales et sentimentales! Ce sera la solution de l’amour éternel dans le couple et de la paix dans la société! Dire que tout est chimique, même l’âme, c’est manifester un manque de respect envers les croyants et admettre qu’une petite minorité demain sera divine, car elle concentrera tous les pouvoirs de Dieu : celui de donner la vie, d’augmenter l’intelligence, de faire mourir leur mort, mais pas celle des pauvres biohumains croyants…

“UNE PETITE MINORITÉ DEMAIN SERA DIVINE, CAR ELLE CONCENTRERA TOUS LES POUVOIRS DE DIEU.”

Sur quelles valeurs se fonder en ce cas, face à toutes ces évolutions?
L. A. Nous changeons de morale comme nous changeons de chemise. Il est très difficile d’essayer de construire une morale pérenne, surtout quand on est Homo deus et qu’on prend des décisions qui engagent massivement le futur par les modifications génétiques. Il faudra donc un consensus politique mondial sur quelques valeurs clés pour y remédier.

V. T. Dans ce cas, est-ce que la valeur clé peut être la personne humaine ?

L. A. Selon les points de vue, cela pourra être la personne humaine ou bien la personne humaine modifiée…

Laurent Alexandre, avec cet effacement des frontières entre l’âme, la conscience et la biologie, vous semblez mettre sur le même plan les intelligences humaine et artificielle…
L. A. Elles sont toutefois distinctes. L’intelligence artificielle, aujourd’hui, ne possède pas de conscience artificielle. Les IA n’ont pas conscience d’elles-mêmes ou d’autonomie: on est loin d’avoir ce qu’on appelle des “IA fortes”. Mais auront-elles la même structure mentale que la nôtre ou seront-elles différentes ? Il est très difficile aujourd’hui d’avoir un avis rationnel fondé à ce sujet.

V. T. Je relève, en tout cas, qu’il y a actuellement plus de chercheurs en intelligence artificielle que de chercheurs en cancérologie en France. Cela pose question… Pourquoi met-on plus d’argent pour éliminer du vivant que pour le préserver? Deux cent vingt mille avortements par an, 220 000 embryons surnuméraires dont on ignore le sort, mais aucune structure pour mettre en relation tous ces enfants à naître non désirés et les quelque 800 000 couples infertiles qui rencontrent de plus en plus de difficultés pour adopter à l’étranger. Et d’un autre côté, l’intelligence artificielle en pleine expansion est, faute de réelle information, toujours perçue comme une sorte de science-fiction. Il suffit de voir l’absence de votes en la matière dans les états généraux de bioéthique. Dans cette ignorance des Français, il va se développer un business considérable venant de l’étranger, dont certains acteurs sulfureux sont déjà invités dans le programme des états généraux: à Lyon, une journée de réflexion autour de la reproduction artificielle était, en effet, organisée par une clinique espagnole venue faire sa promotion de vente de PMA… Face à ce marché de l’humain en pleine mutation trans- humaniste, je soutiens, depuis l’origine des manifs, une union civile coparentale des géniteurs et des éducateurs. Plus d’anonymat des gamètes, plus de tiers donneur. Ainsi, je propose sur le site des états généraux de préférer à la PMA sans homme, une procréation qui responsabilise toutes les parties, pour les familles homo comme monoparentales.

Finalement, quelle est votre définition de l’homme?

L. A. L’homme 1.0 est le premier animal capable de se modifier lui-même et va construire l’homme 2.0. Et nous, derniers représentants de cet homme 1.0, avons la responsabilité de faire en sorte que la transition s’effectue bien.

V. T. L’homme est un animal doué d’amour, de foi et de raison. Mais encore faut-il qu’il reste sociable et donc s’insère dans une société où il comprend ce qui s’y passe. Cet être unique, rationnel et intelligent doit pouvoir exiger que sa conscience transcendante soit protégée face à l’avenir vertigineux qui s’offre à lui. Alors, on se débranche quand? •

Propos recueillis par Anne-Laure Debaecker

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